« Romain Gary, entre fidélité au passé et préscience du futur »

Marie-Anne Arnaud-Toulouse, enseignante à l’université de Dijon a consacré sa thèse de doctorat (1984) à l’étude comparée du romanesque dans les œuvres de Jean Giono et de Julien Gracq. A été professeure de lettres classiques en CPGE littéraires à Dijon.

Romain Gary est né le 8 mai 1914 à Vilnius Lituanie (Décédé à Paris le 2 décembre 1980). Il était le fils de Arieh-Leïb Kacew d’origine Georgienne. Il arrive en France avec sa mère d’origine russe et française. Il passera son enfance auprès du second époux de sa mère. De cette enfance il gardera des souvenirs profondément ancrés. Toute sa vie il vouera à la France comme à sa mère une grande admiration. L’œuvre de Romain Gary, le présentant comme un auteur complexe, oscillant entre l’homme d’action et l’artiste, qui utilisait la littérature et la mythification de sa propre vie pour lutter contre les limitations du réel et défendre un humanisme compassionnel. Sa double identité (Gary/Ajar) et sa prescience écologique sont soulignées. À l’âge de 14 ans, avec sa mère ils s’installent à Nice, suit des études de droit à Aix en Provence et entre dans l’armée de l’air. En juin 1940 il rejoint les Forces Aériennes Françaises Libres.

Romain Gary est présenté comme un “goinfre de vie” brouillant constamment les frontières entre la réalité et la fiction. Son œuvre est vue comme une tentative de “lutter contre l’impossible”. Romain Gary a construit des mythes autour de ses figures parentales (mère idéalisée, double figure paternelle), sa double identité littéraire (Gary/Ajar) qui lui a valu deux prix Goncourt, et son usage de l’imaginaire comme outil de lucidité critique. Sont également mis en avant son engagement politique gaulliste, De Gaulle l’appréciera mais sans plus, pourtant Romain Gary vouera toute sa vie au Général une admiration infaillible. En 1975 il sera même à Colombey-les-deux-Eglises à la sépulture du Général, revêtu de son blouson d’aviateur et de ses médailles, en Compagnon de la Libération.

En 1972, en précurseur il dit : « Le viol de la terre ne se généralisera que dans plusieurs générations ». (Les Racines du ciel). Son humanisme universel s’étend à une conscience écologique précoce, et sa lutte philosophique contre la bêtise et l’absolutisme. Sa personnalité est marquée par une dualité constante entre l’homme d’action et l’artiste, et son œuvre par une tension entre la littérature et la primauté de l’action juste. Romain Gary était porté par un amour pour le genre humain avec compassion et empathie. Il aurait aimé écrire Les Misérables (La vie devant soi). Dans « l’Homme à la Colombe » il évoque l’O.N.U et les mots qui se volatilisent pour ne pas aborder les problèmes plutôt que les résoudre.

Dans les années 1960- 1970 il s’oppose à l’humanité dévaluée que sont le marxisme, le freudisme et les écoles du système. Pour lui, les Allemands ne sont pas tous des nazis et souligne que les noirs furent aussi des victimes aux Etats Unis. Il considérait l’imagination comme la faculté créatrice essentielle de l’humanité, une force dangereuse pour les régimes autoritaires.

 Son œuvre articule mémoire (guerre de 1940), anticipation (écologie, terrorisme), et un humanisme basé sur la compassion, rejetant les systèmes idéologiques. Romain Gary est une figure de dualité (artiste/homme d’action). Il a mythifié sa propre histoire et utilisé l’imaginaire comme force créatrice, politique et existentielle pour lutter contre les limites du réel. Sur le plan métaphysique, Gary luttait contre la “puissance” du réel et le mal incarné par la bêtise, la petitesse et les vérités absolues. Il considérait l’imagination comme la faculté créatrice essentielle de l’humanité, une force dangereuse pour les régimes autoritaires. Chez Gary (La promesse de l’aube) l’imagination est mythifiée, révélant une vérité poétique plus qu’historique. Il a notamment inventé l’histoire des lettres posthumes de sa mère. Son dernier roman, Les cerfs-volants, se termine sur un hommage à l’action concrète (le sauvetage de Juifs), ce qui peut être interprété comme une forme de supériorité de l’acte sur l’écrit.

La création de son alter ego, Émile Ajar, était une nécessité pour se réinventer, échapper à l’image que la critique lui avait façonnée (« romancier de gare »), et explorer une nouvelle langue littéraire. La double identité Gary/Ajar, dont les noms signifient “brûle” brûle en russe et « Braise » en lituanien, illustre sa capacité à se réinventer, en maintenant une continuité thématique. Il est le seul écrivain à avoir reçu deux fois le Prix Goncourt en 1956 pour « Les Racines du ciel » et en 1975 avec « La vie devant soi » sous le nom d’Emile Ajar alors qu’à l’époque certains critiques le considéraient comme un !

« Le romancier aux deux prix Goncourt a élaboré dans ses écrits une pensée riche, fertile, à rebours de toutes les modes et des conformismes. Une pensée humaniste, héritière des Lumières, encline à faire parler et à défendre les plus faibles, qui peuplent tous ses romans, usant de compassion et d'humour (Ce rire qui va plus loin que la haine) ». Mireille Sacotte et Marie-Anne Arnaud Toulouse.

 « Pierre II de tarentaise (mort en 1174) vu par l’inquisiteur Etienne de Bourbon : Légende dorée et légende noire »

Jacques Berlioz se concentre sur l’archevêque cistercien du XIIe siècle, Pierre II de Tarentaise, et son contemporain Hugues de Bonnevaux, à travers les récits exemplaires (exempla) de l’inquisiteur Étienne de Bourbon. L’analyse met en évidence la manière dont ces récits étaient remaniés, les confusions d’attribution entre les saints, et la tension entre l’humilité monastique et l’autorité ecclésiastique. Il y a trois Pierre de Tarentaise. Celui qui nous intéresse ici est Pierre II est né vers 1102 à Saint-Maurice l’Exil en Dauphiné, près de Vienne. Il devient en 1132, le premier abbé de Tamié, filiale de Bonnevaux située près de la Côte-Saint-André. Vers 1141 il est archevêque de Tarentaise. Il c’est à l’abbaye de Bellevaux en Franche-Comté qu’il meurt le 14 septembre 1174. Pierre II fut un excellent évêque, et soutien du pape lors des conflits entre la papauté et l’Empire. Miséricordieux, il arbitre de nombreux conflits et sera canonisé en 1191. Il ne faut pas le confondre le Bienheureux Pierre II de Tarentaise avec son prédécesseur (Saint Pierre Ier), né vers 1225 non pas en Savoie mais à Tarentaise un village au pied du Mont Pilat. Lorsqu’il devient archevêque de Tarentaise, vers 1141, Pierre Ier succède à Israël, ancien chapelain d’Amédée III, présenté comme « le mauvais évêque » dans la « Vitasancti Petri de Geoffroy d’Auxerre ». Ce théologien deviendra le pape Innocent V en 1276, quelques mois avant de mourir, non sans avoir apaisé les conflits entre Guelfes et Gibelins.

Geoffroy d’Auxerre, cistercien en 1140, est un proche de saint Bernard de Clairvaux dont il fut son secrétaire et l’un de ses biographes en rédigeant « La vie de Saint Bernard ». Il fut le 4e successeur, en 1162, de Bernard à la tête des Cisterciens. Mais il dut démissionner en 1165 pour avoir refusé de soutenir Thomas Becket réfugié à l’abbaye de Pontigny en Bourgogne. Réhabilité dans l’Ordre c’est bien ce même personnage qui devient abbé de Hautecombe en 1176 et le restera jusqu’en 1188. Il se lia d’amitié avec Pierre II de Tarentaise et en composa la Vie vers 1183. Il quitta Hautecombe en 1188, regagna Clairvaux et mourut vers 1200. Hugues de Bonnevaux est issu de la famille de Châteauneuf d’Isère. Cistercien, abbé de Léoncel en 1161, abbé de Bonnevaux en Dauphiné en 1169 et le restera jusqu’à sa mort en 1194. Il sera lui aussi un arbitre entre pape et empereur en 1177. Etienne de Bourbon est né à Belleville-sur-Saône, dans le Beaujolais, après des études à Mâcon,il devient vers 1233 dominicains d’abord à Paris avant de venir à Lyon. Il fut l’un des premiers inquisiteurs et la Bourgogne son principal champ d’action. Il composa un énorme recueil de récits exemplaires (ou exempla) destiné aux prédicateurs. Il mourut vers 1261.en laissant un extraordinaire recueil de récits exemplaires.

Dans le contexte du XIIIe siècle, l’Église utilisait des recueils de récits exemplaires (exempla) pour instruire le peuple, en particulier ceux sur Pierre II de Tarentaise, l’archevêque du XIIe siècle, vu à travers les écrits de l’inquisiteur dominicain Étienne de Bourbon. Étienne de Bourbon réutilise et remanie des récits liés à Pierre II de Tarentaise et Hugues de Bonnevaux, avec des écarts substantiels par rapport aux sources originales comme la Vita de Geoffroy d’Auxerre. Les thèmes de la vaine gloire, de la fuite pour préserver l’humilité, des confusions d’attribution de miracles, et de la portée doctrinale de ces récits sont explorés.

Les récits d’Étienne de Bourbon sur Pierre II de Tarentaise sont souvent des recompositions qui puisent dans des lieux communs cisterciens et la tradition orale, montrant des confusions d’attribution avec d’autres figures comme Hugues de Bonnevaux. Dont voici des récits exemplaires

1. L’auteur de miracles de la Vierge

« Il faut savoir que la plupart de ces miracles ont été rassemblés par, dit-on, saint Pierre de Tarentaise, ainsi saint Hugues, abbé de Cluny, Pierre de Cluny, le pape Urbain et Pierre Damien. »

2. La tunique de plomb

La charité frise la désobéissance

« Un saint homme, à ce qui est dit dans la Somme des vertus, et j’ai entendu dire qu’il s’agissait de saint Pierre, archevêque de Tarentaise, trouva un pénitent qui portait une tunique de plomb, par ordre du pape. Devant la faiblesse du pénitent, il la lui retira. On lui demanda au nom de quelle autorité il avait fait cela, alors que l’ordre en venait du pape. Il répondit : “En vertu de l’autorité de ce supérieur qui a dit (Matthieu 5, 7) : ‘Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde’ »

3. La femme adultère et le fer rouge

« Item, l’on dit et j’ai lu dans le livre de sa vie un ajout qui disait que comme saint Pierre, archevêque de Tarentaise, prêchait en Bourgogne, une femme adultère, suspectée par son mari, se confessa à lui, promettant de ne plus recommencer. Son mari posa un fer dans le feu et lui ordonna de saisir ce fer en guise de jugement du feu pour démontrer son innocence. Confiante en la vertu de la confession et dans les mérites du saint, elle prit le fer à mains nues et le porta dans toute la maison, et jusque dans la cour. Son mari, ayant délaissé toute suspicion, lui demanda pardon. Mais elle, que le miracle avait rendu plus audacieuse, retomba dans son péché. Comme son mari avait besoin du fer et lui demanda de l’apporter, - ce fer refroidi était en effet resté en place depuis de nombreux jours, elle le prit dans ses mains, fut toute brûlée et contrainte de manifester clairement son péché. »

Le miracle de la “femme de fer” montre des inversions de rôles entre les deux saints selon les sources.

4. La fuite en Germanie

« Saint Pierre de Tarentaise, archevêque devenu novice. Voici ce qu’on lit dans la Vie de saint Pierre, évêque de Tarentaise. Il avait une très grande réputation de sainteté, grâce à sa prédication et à ses miracles, sans que cela ne lui procurât de la joie. En cachette, sous un habit de clerc, il s’enfuit pour échapper au danger de la louange des hommes. Il entra en Allemagne, quasiment comme novice dans l’ordre cisterciens, où il avait été prieur, puis abbé, avant d’être élevé au rang d’archevêque. Il se cacha là longtemps en toute humilité et obéissance. Mais un jour, alors qu’il allait avec les autres au travail, il fut reconnu par les siens et, ainsi démasqué, fut contraint de revenir. Ce qu’entendant, les moines qui avaient partagé son existence étaient admiratifs devant l’humilité, la patience, la soumission à l’obéissance et les vertus dans lesquelles il excellait. »

5. Le pain excommunié

J’ai entendu dire qu’un comte de Toulouse favorisait les hérétiques et les accueillait. Un saint abbé lui fut envoyé pour le convaincre. Le comte refusa d’écouter le saint homme et ne craignait pas d’être excommunié. Sachant qu’un cœur dépravé n’était pas sensible aux paroles, l’abbé dit : « Pour que toi et les tiens voient par les faits combien l’âme, liée par la sentence de l’excommunication, était infectée, je veux qu’on m’apporte un pain blanc. » Ce qui fut fait. Et il dit : « Pain, bien que tu ne le mérites point, pour que soit montrées en toi la vérité de la foi (catholique) et la malédiction de l’âme de celui qui ne respecte pas l’excommunication, je t’excommunie. » À ces mots, le pain qui entre ses mains était blanc devint subitement noir. L’abbé ordonna de le couper en deux, et il apparut, à l’intérieur, noir, moisi et pourri. L’abbé ajouta: « Et voyez la force de l’absolution. »

 Il se livra à l’absolution du pain, qui aussitôt reprit sa blancheur et son aspect précédents.

5. Le pain excommunié (suite)

Pour cela (les hérétiques excommuniés) convient l’exemple donné plus haut, dans le titre consacré à l’excommunication, du pain que le saint homme Pierre, archevêque de Tarentaise, excommunia sous les yeux du comte de Toulouse. Ce pain devint noir. Absous, le pain redevint à sa couleur première, montrant ainsi au comte qu’il était « fauteur », « récepteur » et « croyant » des hérétiques (qu’ils soient maudits).

Le miracle du “pain excommunié”, attribué par erreur à Pierre, appartient en réalité à Hugues de Bonnevaux.

6. L’échec dans la guérison de la femme de fer

Montre un extrait du Manuscrit, Paris, BnF, lat. 15970, XIIIe siècle, fol. 408 c.

Début du récit

« Voilà à ce propos ce qu’on lit dans la Vie de saint Pierre de Tarentaise qui devint, d’abbé cistercien, archevêque de Tarentaise. Alors qu’il prêchait en Bourgogne, il arriva en une place-forte du diocèse de Lyon appelée Saint-Symphorien. Une femme lui fut amenée, tourmentée par un démon, en quelques maléfices, à l’instigation de l’épouse du frère de son mari qui était jalouse. Des pointes de fer sortaient d’elle-même et s’en échappaient par son bras, ce qui lui procurait une terrible douleur. Le saint y perçut l’œuvre du diable. Il célébra une messe, adjura le diable de cesser d’exercer ce maléfice et de ne plus faire sortir d’elle aucune aiguille. Le saint se retira. Elle cessa de produire des aiguilles de fer comme auparavant mais, dans des douleurs et des tortures plus importantes, elle faisait sortir comme des broches (ou tiges) de chêne. Elle fut conduite à un autre saint, Hugues, qui était abbé de Bonnevaux. »

L’échec dans la guérison de la femme de fer

« Le diable fut adjuré de ne plus tenter à l’avenir de la tourmenter, ni par ce moyen, ni par un autre. C’est ainsi qu’ensuite elle cessa d’être blessée. Moi-même je m’en vins dans cette place-forte et, dans la maison où j’étais accueilli et logé, je demandai à propos de ce fait si ses hôtes en savaient quelque chose ou en avaient entendu parler. Ils me répondirent que cela était arrivé dans cette maison même, que la femme à qui cela était arrivé y avait été une mère de famille, et ils me dirent qu’elle avait été leur mère ou leur grand-mère. »

Les récits hagiographiques ne sont pas monolithiques et peuvent inclure des échecs (Pierre échouant à guérir là où Hugues réussit), nuançant la “légende dorée” que le conférencier qualifie de « miracle raté ». Les thèmes centraux de ces exempla incluent la critique de la vaine gloire, la tension entre sainteté et autorité ecclésiastique, et l’usage des miracles comme outils doctrinaux visant à donner un modèle de comportement et de morale. Les récits d’Étienne de Bourbon sur Pierre II de Tarentaise sont souvent des recompositions qui puisent dans des lieux communs cisterciens et la tradition orale, montrant des confusions d’attribution avec d’autres figures comme Hugues de Bonnevaux.

Clichés  E et J-Y Sardella