La lettre circulaire reçue par la Société Savoisienne d'histoire et d'archéologie vise à la création de Fédérations de sociétés savantes dont un des objectifs principaux est la culture désintéressée des études historiques. "Ces Fédérations sont destinées" à créer un lien entre tous ceux qui dans une région s’intéressent à l'histoire ... ces Fédérations patronneront les travaux historiques entrepris dans la région et procureront à l'occasion des ressources pour leur édition".
L’idée de tels groupements est née au sein du Comité national des sciences historiques, constitué à Paris à la suite d'un vœu émis à Oslo en 1928 au congrès international. des sciences historiques "qui a cherché à remédier à la crise grave qui menace les études historiques du fait des difficultés croissantes que présente la publication des travaux historiques en raison du coût de l'impression". Ce vœu a été émis sur une proposition américaine "inspirée par le désir généreux des érudits des Etats- Unis d'offrir leur concours intellectuel et financier".
Le Comité national de Paris désirant que "la province collabore avec Paris ... a recommandé la création de fédérations régionales dans chacune des villes universitaires de France et a signalé l'existence des Fédérations de ce genre qui sont prospères en Normandie et en Franche-Comté.
Cette proposition a donc deux buts précis : d'abord créer un lien entre les sociétés d'histoire dans le sein de chaque université, ensuite obtenir des subventions américaines. Notons cependant que la lettre circulaire n’a aucun caractère officiel, que de plus les subventions annoncées ne sont pas assurées.
Or, le Comité national semble ignorer que le cadre universitaire ne correspond presque jamais en France au cadre provincial. Les deux cas cités sont des exceptions heureuses et peut-être est-ce la raison pour laquelle les fédérations existantes s'y sont constituées d’elles-mêmes. Supposons toutes les Fédérations formées dans le cadre universitaire, on aura la surprise de voir la Champagne ignorer officiellement, sous prétexte que son territoire est scindé entre les Universités de Lille, de Paris et de Dijon, que la Lorraine ne comprend pas la département de la Moselle, de langue française, parce que celui-ci ressort de l'académie alsa- cienne de Strasbourg. que les deux provinces de Guyenne et de Gascogne sont coupées toutes les deux dans le sens de la verticale au profit de Bordeaux et de Toulouse. Il y a là une erreur de principe qu'aucune société d'histoire de Province, digne de ce nom, ne peut admettre sans protester.
En ce qui concerne nos sociétés savoyardes, cette fédération de concevoir le cadre des fédérations est plus inadmissible encore. Pendant près de dix siècles la Savoie a eu son histoire nationale absolument distincte de celle de toutes les autres provinces françaises. Elle n'a eu de lien commun avec celles-ci qu'en ce qui concerne la Bresse et le Bugey d'une part, le comté de Nice de l’autre. Or du fait qu'en 1921 le siège de l'Académie de Chambéry a été supprimé pour des raisons budgétaires a-t-on dit, la Savoie devrait adhérer à une Fédération universitaire dont le siège est à Grenoble, tandis que la Bresse et le Bugey qui intéressent ces sociétés ressortirait à Lyon et le comté de Nice à l'Université d'Aix-Marseille. Quel serait, on se le demande, le bénéfice moral et scientifique d'une telle opération ? Si les sept sociétés historiques de Savoie croient devoir se fédérer, ce que d'ailleurs elles ont fait autrefois sous le nom de Congrès des sociétés savantes de Savoie, il est certain qu'elles ne le feront jamais que dans le cadre territorial des anciens états de Savoie, lequel avait été respecté au point de vue universitaire jusqu'en 1921 puisque l'Académie de Chambéry s’adressait officiellement à l'Université de Lyon. Ce cadre, a-t-il d'ailleurs complètement disparu puisque l'Ecole prépara- toire à l'enseignement supérieur de Chambéry, a été maintenue au bénéfice des élèves des deux départements savoyards.
C'est pourquoi, la Société Savoisienne d'histoire et d'archéologie ne peut acquiescer aux démarches faites par le Comité de Grenoble. Il lui semble, bien au contraire, que son refus motivé doit être transmis au Comité national de Paris, aucune œuvre utile ne pouvant être envisagée, en fait de travaux historiques, sans que le cadre provincial soit strictement observé, les Fédérations existantes de Normandie et de Franche-Comté, citées par le Comité lui-même, justifient entièrement cette manière de voir.
Chambéry, le 15 Novembre 1929